Y a-t-il des courants d'air sur la dalle du réel ?

1 Mai 2010

Texte plus ou moins fictionnel paru en 2010 dans la deuxième livraison (portant donc le numéro 1) de la revue Émargé de l’École Nationale Supérieure d’Arts de Paris-Cergy. {:.lead }

Ça sera par un soir horrible
Clair, chaud, parfumé, sensuel

Il s’agit donc ici de epartir du 44 rue de Miromesnil, dans le huitième arrondissement de Paris, et, de ce point de départ, écrire un texte de fiction. Il y a dans ce double impératif l’enjeu fascinant de la figure quasi–parfaite, j’ose « idéale », de l’injonction paradoxale.

Il me serait possible, bien sûr, de traiter ce double impératif au premier degré. Me rendre physiquement au 44 rue de Miromesnil, 75008 Paris, et partant de là, déambuler, un cahier ou un quelconque support à l’écriture à la main, et écrire un texte de fiction. Mais certaines contingences hivernales m’interdisent de recourir à cette solution.

Il apparaît aisément que le 44 rue de Miromesnil, de Paris, huitième arrondissement, n’est pas un lieu fictionnel. De nombreuses sources attestent de sa réalité physique, concrète, cadastrale, en tout cas permettent à qui en douterait de s’assurer que cette indication désigne bien un espace physiquement localisable, malgré que la physique nous fuit, que l’univers s’étend, et malgré tout ce qui prive toute chose de la possibilité d’être constante, il est fort probable que pendant un certain temps encore, du moins, demeurent bien Paris, son huitième arrondissement, sa rue de Miromesnil, et, ultimement, le 44 de cette rue.

Car il demeure que cette porte verte, de bois épais, la boutique non moins verte qui la jouxte, sont ancrées profondément dans le réel et sont bien peu siège à la fiction. Aussi je n’ai sans doute jamais remarqué cette porte particulière, ni ne suis rentré dans cette boutique. L’hypothèse que j’aurais pu y faire une rencontre amoureuse, ou simplement sexuelle, ou amicale, ou m’y retrouver pris dans un hold–up, ou avoir eu, sous ce porche que je devine élégant, une jambe arrachée par un rat géant jailli d’un trou géant, est une hypothèse fantasque. (Une telle ataraxie du réel, et peut–être plus particulièrement du réel du huitième arrondissement est, disons le, à la limite du soutenable)

Il est nécessaire ici d’anticiper sur la contradiction facile qui consisterait à affirmer que, certes, il existe au moins un site physique répondant à cet intitulé, mais qu’il peut en exister d’autres, et même autre chose que des sites physiques, peut–être des gens, peut–être des idées, peut–être des fantasmes, tous intitulés 44 rue de Miromesnil, 75008 Paris. Qu’il relève de la liberté de l’auteur de choisir ce que désigne en réalité ce nom. Une telle contradiction relève de l’absurde. Appelleraient-ils leur chien, leur enfant, ou leur villa ainsi, qu’ils ne s’exposeraient qu’au ridicule, à des complexités administratives, pour finalement réaliser que ce nom est univoque, car il est l’univocité même.

Bien sûr, il serait possible, à partir de la réalité mesurable de l’adresse, d’y fantasmer le terrier d’un lapin blanc, de faire émerger de cette réalité trop crue nombre de situations fantasques, d’imaginaires improbables, qui nourriraient alors une fiction sans limite, évidemment fantastique, peut–être même non seulement au delà du crédible, mais au delà même du dicible. D’imaginer qu’à partir de cette réalité policière nous pourrions tordre d’abord le crédible, puis le langage, faire émerger la possibilité de l’irréalisable, le possible de ce qui ne peut se dire car il n’existe pas dans les mots ; que nous soumettrions le vocabulaire à la torture la plus violente, la plus brutale, pour lui faire cracher tout ce qu’il sait, tout ce qu’il ne dit pas, tout ce qu’il refuse d’avouer.

Mais nous devons admettre que le 44 rue de Miromesnil, huitième arrondissement de Paris, ne crachera rien, n’avouera rien, et ne cache rien. Nous devons reconnaître qu’il est une donnée prédiscursive, il est même probable que ce soit la seule donnée réellement prédiscursive. Que nos corps sont apparus dans un monde de symboles, dans un monde d’énoncés, que notre psyché même ne peut se former que dans un monde réifié par les symboles et les énoncés, et même plus que réifié, fabriqué par ! , car le monde n’existe qu’en tant qu’il est regardé, que plus que l’énergie de liaison des atomes, cette énergie qui disparaît quand la matière se brise, c’est le discours même qui relie les atomes, fabrique et brise les ensembles, le discours comme énergie, le discours avant lequel le monde n’existait pas.

Et là où le monde, le sexe et la nature sont bien des productions du discours qui invente ses préalables, une histoire de l’être humain qui invente ce qui est humain comme ce qui n’est pas humain, l’être humain comme source, condition et site de production du discours, et par là du monde – car enfin, un discours inhumain ne saurait être. Et là où tout est discours, le 44 rue de Miromesnil 75008 Paris n’en est pas un, ou plutôt il est saisi dans le discours, mais le précède. Il était évidemment un 44 rue de Miromesnil – VIIIème arrdt – Paris avant que n’émergent le 43 et le 45, et l’algèbre, et l’acte même de compter. Avant même que n’émergent les rues, les voies, la simple idée du sentier, l’idée même de marcher, puis de suivre une ligne au sol. Miromesnil avant Armand Thomas Hue de Miromesnil, et il a fallu ce détour mystérieux, d’inventer la justice, la torture, la question, les gardes des sceaux, et que ce Miromesnil garde des sceaux naisse et abolisse (et que dire de l’acte d’abolir !) la question, pour que puisse émerger à la conscience des êtres l’existence de Miromesnil, et à la fin de de ce détour (qui comprend bien d’autres étapes : Paris donc la ville, donc l’organisation sociale grégaire, et le huitième arrondissement, et le cadastre, et une infinité d’autres dispositifs visant à simplement faire saisir dans la réalité de la pensée cette existence pourtant simple), le garde des sceaux Armand Thomas Hue de Miromesnil, et enfin, sa rue, dans laquelle on a pensé, sublime contresens, qu’on construisait un numéro 44. Ce numéro 44 est pourtant le site de l’apparition de l’humain, et par là même le site de l’apparition du discours. Car enfin, l’humain ne peut pas être apparu en Afrique, en Asie ou en Europe, ni sur la Lune ou dans les étoiles, ni né d’une bactérie étrange tombée sur la Terre par hasard, puisque enfin, comment peut–il être né de ce qui n’est apparu que dans sa parole ? Alors nous avons besoin de ce site primordial, de ce 44 d’où tout a émergé. Apprendrions nous à vivre sans discours, à vivre sans symboles, il resterait cette évidence insoutenable mais incontestable, que la rue de Miromesnil a définitivement un numéro 44 ; et nous retrouverions les mots.

Tout s’écroulerait-il demain, dans un univers qui aurait subitement réalisé que les lois qu’on lui invente n’existent que pour qui les invente, ou qui aurait embrassé le délire de la psychose, le puits du délire s’ouvrirait-il tout grand sous nos pieds, que resteraient indéfiniment l’immeuble et sa porte verte. Nous pourrions alors nous saisir de ses poignées pour nous soustraire à la chute sans fond. Bien sûr nous serons fort peu, à saisir ces poignées, car elles ne sont que deux et ne sont pas bien grandes, et une minutieuse observation de cette porte nous indique qu’elle n’offre guère plus de prises, on pourrait en trouver sur la façade de calcaire, mais pas aussi stables.

Comme dans un mauvais film de science fiction, le monde vacillera subitement, notre prise sur la réalité s’écroulera, et au milieu du champ de ruines — ou du plus beau des feux d’artifices, selon les analyses — subsistera cet objet troublant ; les reliques du verbe, cet immense reliquaire qui contiendra alors toutes les réalités mesurables conservées dans un coma artificiel dans cette cloche étanche, mais ce qu’elles mesurent ne se laissera plus mesurer ; et la parole sera morte, et elle n’était pas, comme l’avait cru la réalité elle même, l’outil qui dit le monde mais l’outil qui le fabrique.

Mais peut–être alors le monde sera–t–il simplement redensifié, recondensé au creux du 44, prêt à un nouveau surgissement, à un nouveau big bang (?), et le réel émergera–t–il encore. Et il nous reste alors cette seule question : Ce nouveau surgissement sera–t–il un surgissement du même, ou bien le seul même sera–t–il uniquement le devenir ? Ou alors le devenir lui–même ne sera pas réactualisé dans ce surgissement, qui ne sera même plus un surgissement, puisque il s’agira d’une réalité impensable et alors notre réalité, celle qui a surgi pour nous et pour un temps du 44, à notre temps, sera ontologiquement impossible ; à plus forte raison qu’il est très probable que ni la réalité, ni l’impossibilité, ni l’ontologie, ni le temps, etc. n’auront de sens – pas plus que le sens, en fait ! Question à murmurer dans le désastre sublime : Ce nouveau surgissement comme une sorte de fiction ?