La race et le sexe : pile je gagne, face tu perds

20 Mai 2013

La tribune de Nancy Huston et Michel Raymond dans Le Monde du 17 mai est étonnante à de nombreux égards. Rejouant l’éternelle querelle des sciences «dures» et «humaines», les co-auteurs y avancent que nier la «réalité» des races, et accessoirement des sexes constituerait la marque incontestable d’une «cécité volontaire, obstinée, parfois loufoque, vis-à-vis des sciences naturelles», cécité qui serait celle des sciences les plus molles, que l’on dit «humaines et sociales» et appellent les sciences humaines et sociales à reconnaître plus sérieusement les résultats des sciences du vivant.

Cette tribune a déjà fait l’objet d’un certain nombre de critiques (cf. en fin d’article), et je voudrais ici en reprendre uniquement quelques points mineurs, plus épistémologiques que directement politiques. L’intention des auteurs semble être d’accomplir une sorte de double mouvement : d’abord, montrer l’objectivité scientifique des notions de race (comme sous-espèces d’homo sapiens) et de sexe (qui seraient deux) et ceci fait, dessiner un pont en direction des sciences humaines, au motif que «l’antagonisme entre nature et culture est intenable». Contre la «mythologie moderne» d’une toute-puissance de «l’intervention volontariste», il s’agit d’affirmer la nécessaire prise en considération d’un donné biologique objectif, initial, incontestable.

Mais toute pétrie de bonnes intentions qu’elle est, la démonstration ne tient pas debout bien longtemps. Viciée en profondeur, si elle ne dit rien d’absurde, elle échoue d’abord absolument à montrer en quoi le concept de race et de sexe qu’elle se donne à le moindre intérêt ; et ensuite, à rattacher son argument à quoi que ce soit de sociologique, autrement dit à accomplir son unique objectif, fonder en biologie l’étude sociologique.

L’argument massue : les gens ne sont pas pareils, donc ils sont différents.

Personne ne viendra contester l’argument clé des auteurs, dans la première partie de leur texte : l’existence de «groupes génétiques», ou plus simplement d’une variabilité génétique de l’être humain permettant sa distribution en groupes distincts, ne serait-ce qu’au nom du principe qui fait que tout ce qui est différent peut être trié d’une façon ou d’une autre. On peut bien, si on veut, appeler «races» les classes que l’on peut construire sur la base de similarités génétiques — et ce n’est pas a priori une aberration, juste une provocation un peu bête et gratuite. Le problème, ce n’est pas de montrer qu’il est possible de fabriquer de nouvelles classes, définies par un critère ou un autre : c’est de prouver la pertinence d’une catégorie plutôt que d’une autre. Le problème n’était pas de démontrer l’existence de différences, mais plutôt de prouver, donc, qu’une différence spécifique, une modalité de distribution donnée, avait une valeur particulière. Ce n’est pas du tout la même question. C’est une banalité absolue que de dire qu’on peut produire des catégories à l’infini, et qu’elles peuvent ne poser aucun problème logique.

D’où une difficulté, sérieuse : une fois énoncée cette banalité, on ne peut pas pour autant en conclure la dénonciation de «[l]a fiction actuellement à la mode [qui] nous assène que les différences génétiques entre groupes humains sont proches de zéro, que la notion de race est scientifiquement infondée». D’abord, parce que reprocher à un contradicteur imaginaire ce qu’ils n’a pas dit est une manœuvre bien faible, mais surtout, parce que cette notion, la race, n’a pas été (dans cette tribune) définie avant le moment où l’on a «prouvé» sa validité en l’assimilant à des résultats déjà connus, et dont on ne montre pas l’intérêt. Ce qui se voulait une démonstration magistrale n’est finalement qu‘un tour de passe passe intellectuel un peu grossier

Mais il vient de se passer quelque chose de plus : cette catégorie à peu près positionnée (des propriétés génétiques partagées par des êtres humains ayant évolué dans un milieu spécifique), on lui acole le joli nom de race, passant l’air de rien de la paillasse du laboratoire à l’Assemblée. Et on n’a plus qu’à affirmer que les races existent, et la démonstration est bouclée. Mais le lien logique qui relie une observation en génétique à la “race” et établit donc l’existence de celle-ci, est un sophisme intégral. Certes, quelque que soit le terme choisi, et “peu importe le terme”, l’énoncé “les existent” ne serait pas faux. Mais avec “race”, la stratégie — malhabile — consiste à prendre un terme vague et contesté, lui attribuer une définition incontestable, et en déduire que la contestation est le fait d’illuminés qui s’inventent des «forces mystérieuses» pour ne pas voir la réalité de trop près.

Last but not least,  ce verbe, exister, tiraillé tout le long de la tribune entre un sens faible  et un sens fort : Le sens faible, qui est tout ce que l’article parvient à démontrer (et encore, n’y manque que la preuve), c’est que la détermination de groupes génétiques au sein de l’humanité serait mathématiquement, biologique, réalisable. Mais ce n’est quasiment rien : tout autant, le partage des humains entre grands et petits «existe», sous réserve de fixer un seuil de hauteur, et de seuils il existe un nombre infini. L’existence  qui est ici conférée à la «race» emporte l’existence de littéralement une infinité de distributions. Et ce n’est en fait nullement un problème, sauf que ça invalide tout ce que l’article essaie de prouver : une existence au sens fort, c’est à dire un caractère particulièrement objectif ou effectif de la distribution ainsi construite.

Les femmes, d’être des femmes, sont des femmes (et vice versa) : lumineuse évidence du sexe

La suite de l’article, qui vient nous assurer cette fois-ci qu’il en est de même du sexe, n’est pas moins inconséquente. On passera outre la complainte du scientifique qui se voit «aussitôt taxé d’essentialisme», quand sa position gagnerait plutôt à s’affirmer comme telle — c’est ce qu’elle est, et en philosophie au moins, essentialiste n’est pas une insulte.

Le sexe est un peu plus compliqué que les races, parce qu’il faut prouver en plus qu’il y en a un nombre fini, et sans “métissage” possible. À affirmer que «seules les femmes ont un utérus», on s’offre un magnifique exemple de définition circulaire — car pas plus que celui de «race», le terme «femme» n’est défini avant d’être utilisé. On pourrait retenir la définition plus confortable, biologique, axée sur la capacité reproductive (“en croisant un mâle et une femelle…”), ce serait nettement plus solide. Mais quelle que soit la définition retenue, pas mal de monde risque de se retrouver laissé sur le carreau de la bipartition exhaustive.

Mais cette critique-là est une banalité. Il n’est pas interdit à la science, et a fortiori à la science biologique, de distribuer ses échantillons comme elle l’entend, et de donner aux groupes obtenus les noms qu’elle souhaite. Le problème, encore une fois, c’est cette petite manipulation qui vient dire «femme», et pas «femelle», qui fait glisser l’air de rien l’élément biologique vers les catégories du langage les plus ordinaires, en jouant d’une superposition partielle que rien ne fonde sérieusement. Même un auteur aussi peu suspectable d’affinités féministes ou queer que Pierre-Henri Castel le constate aisément : la différence sexuelle, au niveau des usages ordinaires, non seulement n’est pas fondée sur, mais n’a pas besoin d’une quelconque inscription en nature :

Que le sexe, en même temps, ne vienne qu’avec l’implantation tenace de catégories comme «homme» ou «femme», c’est très troublant. On aimerait fonder celles-ci sur une Nature (le secret espoir de l’essentialisme métaphysique). Nous n’avons que nos pratiques inductives banales, autrement dit, la continuité indéchirable d’une histoire en tout points contingente. [La solidité de la différence sexuelle] dérive précisément du fait que les classifications qu’elle met en place n’ont pas besoin d’une garantie extérieure : ni Nature, ni Convention, ni les détours sophistiqués qui tentent de faire de l’une le sous-produit mystique de l’autre.

La métamorphose impensable. Essai sur le transsexualisme et l’identité personnelle, Gallimard, Paris, 2003, p. 404–5

Il n’y à pas grand chose de scientifiquement absurde dans cette tribune, quand elle s’en tient au  domaine biologique : elle donne à voir des façons de distribuer la population humaines en sous-groupes qui ne sont pas dépourvues d’intérêt, même s’il n’y a rien de nouveau. Mais à vouloir établir les conditions d’un dialogue entre la biologie et les sciences dites humaines, elle ne donne à lire qu’une grotesque méconnaissance  de celles-ci. Car jamais le pont n’est fait, sinon de façon purement artificielle, pour ne pas dire fallacieuse, entre ce qu’une science dite dure peut se donner comme faits, et ce qui est observable dans une perspective sociologique.

«L’antagonisme entre nature et culture est intenable», sans doute — c’est le rêve positiviste de Comte que ce moment où chaque science discrète se réunira avec les autres en une totalité du savoir, des mathématiques à la sociologie. Mais on ne résout pas un antagonisme avec une balle dans la tête de l’antagoniste ; et c’est précisément tout ce qu’essaie de faire cette tribune malheureuse — employer le langage des pratiques ordinaires pour désigner des mesures biologiques, rabattre agressivement le biologique sur l’organisation sociale,  et prétendre avoir dessiné un pont que seuls, encore, quelques existentialistes obtus et légèrement naziphobes sur les bords rechignent  encore à emprunter.

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